DES DAARAS ET MEDERSAS : Pour la prévention de lʼextrémisme dans les écoles coraniques du Sahel
Les écoles coraniques (daaras, médersas) jouent un rôle clé dans la transmission religieuse et culturelle en Afrique de lʼOuest, notamment dans les pays sahéliens comme le Mali. Ce système éducatif informel vise essentiellement à la memoriation du Coran et est peut-être organisé de manière très variée (avec cahiers en classe ou enseignement itinérant).
Dans un contexte de faibles revenus et dʼinsécurité, il arrive que ces établissements deviennent un terrain de recrutement pour des groupes extrémistes. Dès 2012, par exemple, le groupe jihadiste Ansar Dine au Mali a exigé une islamisation du système éducatif (enseignement de lʼarabe, séparation des filles et garçons) et j’avais deja tiré la sonnette d’alarme. Plus au sud, la katiba Macina a contraint la population de Mopti à fermer les écoles publiques et à envoyer leurs enfants dans des écoles coraniques, pour mieux les endoctriner. En 2016, son chef Amadou Koufa appelait dʼailleurs à « épargner les enseignants, les médecins et les chrétiens » tout en concentrant les attaques sur dʼautres cibles (soldats, Occidentaux…). Ces exemples illustrent comment lʼabsence de contrôle peut permettre à des mouvements violents dʼexploiter des systèmes éducatifs informels pour diffuser des discours radicalisés. Le défi est accentué par la vulnérabilité socio-économique : la pauvreté pousse certains maîtres coraniques à recourir à la mendicité parfois avec une violence inouie, inacceptable, sur leurs élèves, exposant les enfants à des abus. De plus, le manque de formation pédagogique des maîtres coraniques limite lʼouverture à des matières « modernes » (mathématiques, sciences, langues) au sein des daaras. En résumé, on constate « une association récurrente dans les discours entre éducation coranique et radicalisation ou extrémisme violent », ce qui représente un défi majeur à surmonter dans le Mali-Kura.
Enjeux éducatifs et sociaux
Faibles ressources et isolement
Les écoles coraniques non formelles échappent bien souvent à la supervision de lʼÉtat. Les ministères peinent déjà à suivre les écoles publiques, et disposent dʼencore moins de moyens pour contrôler les madrasas et daaras. Ce déficit dʼinspection se traduit par des contenus pédagogiques très variables, parfois influencés de lʼextérieur (financements ou professeurs venus du Moyen-Orient ou d’Asie mineure ) qui nʼintègrent pas toujours les valeurs locales.
Contenus et perception.
Beaucoup de parents sahéliens, attachés aux traditions islamiques et aux valeurs locales (discipline, honnêteté, respect des aînés), redoutent un enseignement trop « occidental ». Au Tchad ou au Sénégal, on parle de modernisation des daaras comme dʼune notion parfois vécue comme une provocation (car elle suggère que lʼécole coranique est dépassée) . Un dialogue est donc nécessaire pour définir une « école coranique intégrée » qui conserve les savoirs religieux tout en ouvrant sur dʼautres matières.
Vulnérabilité des enfants
Ces élèves, souvent issus de milieux pauvres, sont exposés aux aléas humanitaires du Sahel : insécurité, déplacements et crises alimentaires. Dans la région, près de 1,6 million dʼenfants souffraient de malnutrition aiguë sévère en 2018. Garantir leur bien-être (accès à lʼeau potable, nutrition et soins de santé) est indispensable : un enfant affamé ou malade ne peut pleinement apprendre et est plus vulnérable à lʼinfluence de nʼimporte quel gourou.
Stratégies de prévention et propositions concrètes
Afin dʼempêcher lʼexploitation des écoles coraniques par des idéologies violentes, il faut adopter une approche globale combinant éducation, gouvernance et cohésion sociale. Parmi les mesures préconisées par les experts internationaux et les acteurs régionaux, on peut citer :
Reformer le curriculum scolaire
Il sʼagit dʼintégrer des matières séculières (mathématiques, langues nationales et étrangères, sciences) dans le cursus des daaras, en plus de lʼinstruction coranique. Cette ouverture éducative – parfois appelée « modélisation » de lʼécole coranique – doit permettre aux enfants dʼacquérir des compétences utilitaires pour lʼemploi et lʼinsertion socio-économique. Plutôt que de remplacer lʼenseignement religieux, lʼidée est de concevoir des passerelles entre éducation coranique et système national (par exemple des filières franco-arabe-langue nationale diplômantes). LʼUnicef recommande de développer des curricula et manuels adaptés aux écoles coraniques, ainsi que des dispositifs de certificat ou sections spécifiques pour la transition vers le système formel.
Former et accompagner les maîtres coraniques
Je pense que les professeurs des daaras doivent recevoir une formation pédagogique complémentaire pour diversifier leur enseignement et promouvoir la tolérance. Comme le souligne le projet de la CEDEAO au Mali (mars 2021, renforcer les capacités des imams et maîtres coraniques est une priorité: une vingtaine dʼentre eux ont été formés à Bamako sur la prévention de lʼextrémisme, afin dʼaméliorer le contenu éducatif et les prêches religieux. Il est aussi crucial de valoriser les maîtres intègres (par exemple via des salaires ou bourses) pour quʼils nʼaient pas recours à la mendicité et puissent consacrer leur temps à lʼenseignement.
Contrôler et encadrer les écoles coraniques
Av mon sens, il faut créer un cadre légal clair : beaucoup de recommandations soulignent lʼurgence dʼinscrire lʼécole coranique dans la loi (comme au Mali) et dʼétablir une tutelle ministérielle effective. Les autorités doivent enregistrer les établissements, contrôler leurs programmes et inspecter régulièrement les enseignements. Un bon outil est la participation des communautés locales : par exemple, impliquer les parents et les leaders religieux dans la surveillance des daaras renforce la légitimité des mesures. Comme lʼont rappelé les responsables du Haut Conseil Islamique du Mali, les imams doivent prêcher tolérance, solidarité et coexistence interreligieuse, car « le musulman nʼest pas partisan de la violence » dit-on.
Renforcer la nutrition et la santé
Les enfants des daaras doivent bénéficier de conditions de vie décentes. Des études montrent quʼau Sahel les conflits aggravent la faim et lʼabsence dʼaccès aux services de santé. Fournir des repas scolaires et des soins de base (vaccinations, eau propre) est non seulement un droit de lʼenfant, mais aussi un facteur de résilience: un élève bien nourri et en bonne santé est plus à même de résister aux discours extrémistes et de persévérer dans ses études.
Valoriser la culture locale et les valeurs ancestrales.
Ici egalement, je persiste et signe: il est essentiel de contrebalancer les influences « globales » (religieuses ou technologiques) en promouvant fièrement le patrimoine sahélien. Les activités culturelles (contes, musique, sport) fondées sur les valeurs du Dambé (dignité, solidarité, honneur) renforcent lʼidentité positive des jeunes. Un tel enracinement culturel fournit des repères qui rendent moins attractive lʼidéologie extrémiste, j’en suis profondement convaincu. LʼUNESCO et lʼUA insistent dʼailleurs sur le rôle de la culture comme bouclier : lʼIA, par exemple, ne doit pas « effacer les valeurs autochtones », mais rester « ancrée dans la culture ». En éducation, cela se traduit par lʼintégration dʼexemples locaux dans les manuels et des échanges intercommunautaires (forums scolaires, jumelages) pour renforcer la cohésion. Les varies bases de la souveraineté et les fondements defintifs du Mali Kura sont ici dans l’education, le doute n’est pas permis !
Dialogue et coopération régionale
Les pays de lʼAES (Alliance du Sahel – Mali, Niger, Burkina… et bientôt Mauritanie, Tchad ?) doivent agir de concert. Certaines initiatives au Mali montrent quʼune réponse collective (formation dʼimams, partage de bonnes pratiques) est possible. Il faut également engager un dialogue avec les ONG, leaders religieux modérés, et la société civile pour identifier les facteurs de radicalisation propres à chaque région, au-delà des clichés. Je préconise un travail de recherche et de veille pour mieux comprendre pourquoi des jeunes sʼengagent (facteurs sociaux, économiques, identitaires) plutôt que de se contenter de soupçons généralisés. Enfin, la coordination entre gouvernements, collectivités locales et organismes internationaux est cruciale pour maximiser lʼimpact des actions (par exemple, des programmes de parrainages sociaux ciblés ou de mentorats pour les jeunes à risque).
Conclusion sur lʼextrémisme
Prévenir la radicalization dans les daaras sahéliens nécessite une stratégie globale. Elle combine lʼamélioration de lʼéducation (programmes intégrés, formation des maîtres), la garantie du bien-être des enfants (nutrition, santé) et la promotion de valeurs locales positives traditionnelles, sur le dernier point, j’insiste lourdement, le Mali n’ y passera pas si on tient vraiment à la souverainété réelle. Les exemples malien et régional montrent que des mesures concrètes- comme la formation de plus dʼimams modérés ou lʼinscription légale des daaras- peuvent être menées rapidement. Ce combat est indispensable pour protéger la jeunesse et la sécurité dans toute la région.
Ce n’est qu’un premier temps, en y allant doucement vers la réelle souverainérté qui ne passe forcement que par un retour effectif à nos valeurs ancestrales… Cette souverainété réelle se mesure concrètement à l’aune de notre capacité à nous debrouiller sans valeurs importées, qui sont bien souvent imposées (CF : Eloi B. Keïta). Dans les États du Sahel (notamment au Mali), les écoles coraniques sont au cœur de débats sur la radicalisation. Pour éviter quʼelles ne servent de viviers aux groupes extrémistes (comme lʼont fait Ansar Dine ou la katiba Macina au Mali), il faut ouvrir ces établissements à des matières laïques (sciences, langues) , former et soutenir les maîtres coraniques, et encadrer les programmes sous lʼautorité de lʼÉtat.
Dr. Eloi Bandia KEÏTA
Enseignant-chercheur
Source : Le National du lundi 17 novembre 2025