SUR LA SITUATION DE LA NATION Quand la guerre oubliée du Nord et du Centre frappe Bamako
Sidi Mohamed, analyste stratégique, livre son éclairage sur la situation difficile que vit la nation malienne. « La guerre, elle, n’a pas changé. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’adresse des victimes », conclut-il. Car « La situation actuelle n’est pas un accident. Elle est la conséquence directe de décennies de déni et de centralisme. Pendant des années, la guerre a été minimisée, la douleur nationale hiérarchisée, Bamako sacralisée et des putschistes applaudis au nom d’un patriotisme de façade. Le pays paye aujourd’hui, au prix fort, son indifférence envers le Nord et le Centre ». Et « Le Mali ne se relèvera que lorsque nous accepterons une vérité fondamentale : un pays se défend par sa périphérie ou ne se défend pas du tout. Tant que la souffrance d’Aguelhok, de Kidal, de Gao, de Djenné ou de Bankass ne sera pas ressentie à Bamako comme une souffrance malienne, nous continuerons de perdre du terrain, des vies et du temps ».
- Un pays qui n’a jamais voulu regarder sa propre crise
Le Mali vit depuis plus de soixante ans une succession de conflits que l’on a volontairement fragmentés et minimisés. Tant que la guerre restait loin de Bamako, l’illusion d’un pays debout pouvait être entretenue. Aujourd’hui, cette illusion s’effondre, car la capitale découvre la même réalité que le Nord et le Centre subissent depuis des décennies.
- Le Nord : une blessure ouverte depuis 1963
Contrairement aux récits réducteurs qui limitent la crise à 2012, le Nord souffre depuis 1963, lors de la première rébellion dans l’Adrar des Ifoghas. De 1963 à 1964, l’insurrection fondatrice a été réprimée dans la douleur. Dans les années 1990, une deuxième flambée a conduit au Pacte National, rapidement vidé de sa substance. Entre 2006 et 2009, d’autres soulèvements ont éclaté sur fond d’absence d’État. Enfin, en 2012, le basculement stratégique s’est produit, avec l’effondrement militaire et l’entrée du terrorisme transnational. À chaque étape, les mêmes causes ont produit les mêmes effets : promesses non tenues, méfiance grandissante et sentiment d’abandon. Le Nord parlait. Bamako refusait d’entendre.
- Le Centre : à partir de 2012, le brasier atteint le cœur du pays
À partir de 2012, la crise s’étend vers le Centre qui devient l’épicentre du drame malien. Les katibas s’y implantent, les tensions intercommunautaires s’exacerbent, l’administration se délite et l’État n’est plus en mesure d’assurer la justice et la sécurité. Villages incendiés, écoles fermées, populations déplacées, communautés dressées les unes contre les autres et justice absente : pendant plus de dix ans, le Centre brûle dans l’indifférence quasi générale. L’illusion persiste à Bamako, comme si l’incendie ne pouvait jamais atteindre le Sud.
- Bamako : le réveil brutal d’une capitale qui se croyait protégée
Aujourd’hui, pénuries, blocus, peur, isolement et insécurité rampante plongent Bamako dans un choc inédit. La capitale vit enfin ce que vivent d’autres régions depuis des années. D’où cette phrase amère, désormais évidente pour tous : « Il suffit qu’un problème atteigne Bamako pour devenir un problème national. » La vérité s’impose : un pays qui laisse brûler sa périphérie finit toujours par voir les flammes atteindre son centre.
- La conséquence logique d’un long déni d’État
La situation actuelle n’est pas un accident. Elle est la conséquence directe de décennies de déni et de centralisme. Pendant des années, la guerre a été minimisée, la douleur nationale hiérarchisée, Bamako sacralisée et des putschistes applaudis au nom d’un patriotisme de façade. Le pays paye aujourd’hui, au prix fort, son indifférence envers le Nord et le Centre.
- Conclusion : un destin commun, ou pas de destin du tout
Le Mali ne se relèvera que lorsque nous accepterons une vérité fondamentale : un pays se défend par sa périphérie ou ne se défend pas du tout. Tant que la souffrance d’Aguelhok, de Kidal, de Gao, de Djenné ou de Bankass ne sera pas ressentie à Bamako comme une souffrance malienne, nous continuerons de perdre du terrain, des vies et du temps. La guerre, elle, n’a pas changé. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’adresse des victimes.
Bamako, le 24 octobre 2025
Sidi Mohamed
Analyste stratégique
Source le National du jeudi 30 octobre 2025